Abstention dans les urnes, implication dans les luttes !


Ils/elles croient avoir gagné la partie, vite, il faut les détromper !


A lire à la suite de ces lignes
Point de vue. La pyramide n'est pas une figure de l'émancipation ! (Antoine)

 Jean-Yves Dormagen est professeur en sciences politiques à l'Université de Montpellier. Avec Céline Braconnier, il est co-auteur de "La démocratie de l'abstention" aux éditions Folio Gallimard.

En fait il y a une montée de l'abstention de longue durée. Il y a eu moins d'inscriptions sur les listes électorales. La participation à la Présidentielle était déjà en recul par rapport à 2012, elle-même en recul avec celle de 2007. Il y a eu une poussée abstentionniste dès le premier tour de la Présidentielle qui laissait anticiper cette chute aux Législatives. D'ailleurs l'abstention progresse sans exception à chaque Législative depuis 1988. Toutefois la progression est exponentielle. On atteint les niveaux des Européennes pour élire les députés.

Depuis l'inversion du calendrier, les législatives sont devenues une élection censée ratifier la séquence présidentielle. Ce sont des élections peu médiatisées. Il y a une forte chute de l'attention médiatique entre la Présidentielle et les Législatives. Sur les grandes chaînes généralistes, il n'y a pas de débat, pas d'émission en prime time. Du coup il y a un déficit de dramatisation. On présente ces élections comme jouées d'avance, ne servant qu'à donner une majorité au président élu. Il s'agit d'un élément démobilisateur dans les électorats de la France insoumise, du PS ou du FN. Le rôle du Parlement est aussi problématique. Il est devenu une institution de second ordre qui ne fait pas ses deux principales missions : il vote les lois mais ne les écrit pas et ne contrôle pas le gouvernement, c'est même l'inverse. Il est très symbolique que le président de la République décide que ce sera Richard Ferrand qui va s'occuper du groupe En Marche à l'Assemblée nationale.

[…] L'abstention est très régulière et prévisible. L'électorat se divise en trois blocs. Le premier, minoritaire : 10% des électeurs ne votent jamais. Le second composé de 40 à 45% d'électeurs qui votent toujours. Le troisième d'électeurs qui votent occasionnellement et de plus en plus uniquement à la Présidentielle. Dans le bloc qui vote toujours, on trouve les seniors ainsi que les plus diplômés et les catégories supérieures.

A l'opposé, dans le bloc qui vote peu, il y a les jeunes, les non diplômés, les ouvriers, les chômeurs, bref les plus fragiles.

Au second tour des Législatives, 70% des 18-24 ans n'ont pas voté, de même que 70% des ouvriers. Il y a 20 points d'écart de participation entre les gens qui gagnent moins de 1 200 euros par mois et ceux qui gagnent plus de 3 000 euros. L'abstention touche en premier la jeunesse et les classes populaires. La participation électorale est déterminée socialement. Cliquer ici

Illustration par NPA 34 

 Point de vue. La pyramide n'est pas une figure de l'émancipation !

 "Les gens qui ont voté Mélenchon ou Le Pen ne sont pas devenus En Marche en un mois. Simplement ils ne sont pas allés voter." (Jean-Yves Dormagen)

Laissons de côté, en cet instant, un FN provisoirement dans les choux, et posons-nous la question importante pour construire le cercle vertueux d'une mobilisation à opposer à ce nouveau gouvernement au paradoxe inquiétant de n'avoir pas de légitimité électorale mais de se préparer à porter la pire attaque contre les droits sociaux et les libertés : pourquoi la belle mobilisation insoumise de la campagne de la présidentielle accouche-t-elle, victime de l'abstention, de la souris d'une élimination au premier tour de ladite présidentielle et d'une dérisoire (au vu des enjeux) représentation parlementaire ?

Emettons, parmi bien d'autres explications à avancer, la possibilité que Jean-Luc Mélenchon et sa garde rapprochée, qui ont verrouillé très fort les campagnes électorales menées, se soient piégés eux-mêmes dans l'autre paradoxe, cette fois du côté gauche, d'un verticalisme mobilisateur-démobilisateur !

Expliquons-nous : la machine de guerre électorale, bâtie autour d'une figure charismatique totalement raccord avec la logique de la Ve République, a laissé poindre l'espoir que c'est ainsi que l'on joue le système contre lui-même. Et cela finalement à peu de frais : au contraire du coût qu'induisent des mobilisations sociales (pertes de salaire pour fait de grève, violences policières subies, etc.), des bulletins déposés le jour J dans les urnes dans la continuité de massifs rassemblements de quelques heures, corrélés à la force de persuasion d'un candidat évidemment sublime, sont apparus à beaucoup comme la voie royale pour obtenir le grand changement. Sans grand chambardement en attendant le chamboulement suprême de la 6e république ! Magie d'une révolution par les urnes parachevant une mobilisation contre la loi "travail" superbe mais orpheline du résultat visé, l'abrogation de la maudite loi ! 

Mais voilà, à avoir orienté une nouvelle fois (cf la présidentielle de 2012 posée comme revanche quasi assurée de l'échec du mouvement des retraites de 2010) vers les élections, le mélenchonisme, délesté cette fois des pesanteurs et compromissions cogestionnaires (avec le PS) du Front de Gauche, a renouvelé l'erreur de fond électoraliste : la sous-estimation de la capacité du système à maîtriser son terrain de prédilection, celui de la convocation de chacun-e, atomes détachés des processus moléculaires des luttes sociales, vers le jamais si bien nommé isoloir. Par où il a toujours un temps d'avance sur ceux et celles qui jouent au plus fin avec lui. Avec quelle maestria il a su, en un rien de temps, carboniser celui qui s'était déjà magnifiquement grillé à le servir à plat ventre (le hollando-vallsisme) et sortir un atout maître, qu'il avait précautionneusement placé dans sa manche (le macronisme), dès que l'option initialement retenue (le thatchero-fillonisme) a plongé dans le discrédit total...


Mais l'échec du pari électoraliste de l'insoumission était en fait inscrit dans les prémices de sa construction pyramidale qui, ayant permis l'interaction vivifiante entre la base et la pointe, a produit la masse critique électorale de la présidentielle pour atteindre le score inédit de près de 20% ... insuffisant cependant, non seulement pour permettre la qualification pour le second tour, mais aussi pour enclencher une dynamique victorieuse compensatoire à la législative : le paradoxe étant que ce qui a permis le quasi exploit de tutoyer la possibilité de passer l'obstacle du premier tour de la présidentielle, la tension verticaliste de tous et toutes vers l'Unique, le Candidat, aura suscité l'échec majeur de ne pouvoir se déployer, en tension horizontale vers ses candidats à la députation. La force (relative) du singulier ne se reconvertit pas en puissance du pluriel sur commande ! Nous avons là le talon d'Achille d'une construction tellement électoraliste, inscrite, mais sans succès, dans la logique présidentialiste de la 5e République, qu'elle a semé en elle-même les germes de la désactivation des ressorts de mobilisation collective pour soi et non pour le Guide, désactivation au demeurant patente à travers son incapacité à faire sortir de l'abstention, de façon autrement importante qu'il a fait, "son électorat naturel", la jeunesse et les quartiers populaires ! Celui-ci, devenu candidat de la Ligue 2, la députation marseillaise, a réussi à préserver suffisamment du crédit engrangé à la présidentielle pour être élu. Mais sur le mode mineur de l'arbre d'une victoire personnelle (dérisoire succès de la machine de la personnalisation électorale) qui cache la forêt de la déconvenue et, pour parler clair, de l'échec collectif d'une insoumission trop indexée sur les paramètres de son contraire...

Tout ceci, me semble-t-il, pourrait, pourquoi pas, être médité pour que le double échec de la séquence "mobilisation sociale" de l'an passé et "mobilisation électorale" de ces derniers jours soit dépassé et que le retour nécessaire du pendule politique vers la première fasse se reposer à nouveaux frais la question de l'affirmation d'une force collective s'émancipant de ses attaches aux diverses instances "d'en haut" qui se proposent de la guider, de la représenter... Le processus d'auto-émancipation n'est certes pas un chemin de roses, il est pourtant le seul chemin praticable pour commencer à entrevoir que les luttes ne peuvent plus continuer à échouer ! Il reste à faire que l'engagement dans ce chemin évite le double écueil des raccourcis rabattant stérilement sur l'institutionnel (l'insoumission parlementaire) et des impasses des stratégies minorisantes (désespérant que "les masses" passent, à leur rythme... mais en urgence, à l'action).

La pyramide électoraliste se résorbe dans le cercle de l'impuissance...Oeuvrons en autoémancipation à lancer la spirale ascendante des luttes !

Antoine 


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PROFIL DES ABSTENTIONNISTES 

C’est une habitude, les abstentionnistes ont une nouvelle fois été particulièrement nombreux chez les jeunes et les moins favorisés. Près de 30% des moins de 35 ans (29% chez les 18-24 ans, 28% des 25-34 ans) ne se sont pas déplacés pour ce 1er tour de la Présidentielle 2017, pour comparativement 16% chez les 60-69 ans et 12% chez les électeurs de plus de 70 ans. En termes de catégories socioprofessionnelles, on recense également 29% d’abstentionnistes chez les employés et les ouvriers, pour 21% chez les cadres et 22% chez les professions intermédiaires. L’abstention a également dépassé les 25% sur l’ensemble des salariés et des personnes au chômage. Il faut se tourner vers les retraités pour trouver une participation sensiblement plus forte, de 87% contre 13% d’abstention.

Sur ce scrutin, on relève que la participation évolue presque linéairement avec le niveau de revenus du foyer : on est à 70% chez les électeurs dont le niveau de revenu du foyer est inférieur à 1250€ par mois, 76% dans la tranche 1250€-2000€, 80% dans la tranche de 2000 à 3000€, 84% au sein des foyers qui disposent d’un revenu mensuel supérieur à 3000€. 28% de ceux qui déclarent « s’en sortir très difficilement avec les revenus du ménage » ne sont pas allés voter, contre 18% chez ceux qui déclarent s’en sortir « facilement ».

En termes de proximité partisane, la participation a été la plus forte chez les proches d’En Marche (88%) et des Républicains (89%), pour 83% chez les sympathisants PS et 85% chez les proches du FN. Le léger différentiel de participation en faveur de la droite est confirmé par une question d’autopositionnement politique : 88% de ceux qui se situent plus ou moins à droite sont allés voter, contre 83% de ceux qui se déclarent de gauche. Cliquer ici

Et aussi


Au 1er tour (avec les non-inscrits)...


Au final (sans les non-inscrits)


La crudité des chiffres absolus


Pour 47 292 967 inscrits...



LREM (Macron) et le Modem cumulés mobilisent 8 927 222 voix

LR : 4 040 016

FN : 1 590 858

PS : 1 032 985

FI (Mélenchon) et PC : 1 101 619
"L'abstention, dans la force politique qu'elle a exprimée et qui est la seule à bousculer sur le fond la prétention des nouveaux gouvernants à avoir reçu l'onction électorale, mais aussi dans sa faiblesse d'être dépourvue de levier politique finissant le travail amorcé de déstabilisation des "vainqueurs", reste bien l'atout majeur sur lequel tout mouvement social décidé à aller jusqu'au bout doit compter. Le dire ne règle rien, ne pas s'atteler (tous ensemble, Insoumis, NPA, libertaires, "autonomes", syndicalistes, associatifs, écolos, zadistes, "sans appartenance"...) à la tâche de le faire advenir radical acteur social et politique, encore moins !" Cliquer ici





NPA 34, NPA